Marc Dufour

La clairvoyance du cœur et l’esprit

Le front immense donne à lui seul toute la mesure de l’homme de sciences. Quant au regard clair, il exprime l’humanité à la fois légère et profonde du médecin. Mais c’est cette imposante moustache-sourire qui s’épanouit comme deux ailes qui caractérise d’abord le bonhomme. Elle est comme lui: généreuse et vivante, excessive parfois et inspirante toujours.

5 avril 1910, 5 heures 30

Une fois encore, il n’a presque pas dormi. Comme souvent, il a écrit toute la nuit. Notes d’interventions en fines pattes de mouche sur les pages de ses carnets, lettres à l’adresse de malades et de confrères, articles scientifiques… Ce jour pourtant ne sera pas comme les autres. C’est aujourd’hui qu’est inauguré ce home pour adultes aveugles dont il a financé la construction en souvenir de sa fille Gabrielle, morte deux ans auparavant à l’âge de dix-huit ans.

Pour la première fois peut-être il ressent une certaine fatigue. Depuis quarante ans il s’est investi sans compter pour l’hôpital et les quelque deux cent mille patients qu’il aura auscultés, soignés, rassurés. Pour chacun d’eux il aura eu ce sourire chaleureux, ce mot cordial qui soulage, cette profonde et sincère empathie qui fait de chaque être humain un ami. À soixante-sept ans, il se sent affaiblit pour la première fois. C’est pour lui un sentiment nouveau, une impression diffuse à laquelle il ne veut pas prêter attention. Dans quatre mois pourtant, au cours de l’une de ses consultations tardives, à 23 heures précises, il tombera foudroyé par un AVC.

L’infatigable combattant

Tous disent de lui qu’il est infatigable et sa puissance de travail surprend son entourage. Lui s’étonne que d’autres n’aient pas sa capacité à enchaîner des journées d’une vingtaine d’heures de travail ininterrompu. Parce que ce médecin hors norme veut se battre. Non pour lui ou pour nourrir l’une de ses petites vanités éphémères dont les obscurs sont parfois friands. Être solaire, il combat l’ignorance, il lutte pour que la médecine progresse, il veut vaincre et faire reculer chaque jour un peu plus les maladies dont ses patients sont atteints. Et ses rares échecs – il demeure impuissant face au décollement rétinien, affection dont Gonin viendra à bout en 1925 seulement – font remonter en lui des vagues d’amertume qui l’atteignent sans pour autant entamer son énergie et sa volonté.

Grâce à son action, la faculté de médecine est créée en 1890. Il en fut le premier doyen. Sous son impulsion l’université se dote d’une chaire d’ophtalmologie qu’il occupera durant deux ans et qui permettra à l’Asile des aveugles de devenir une clinique universitaire et de bénéficier d’aides de l’État renforcées.

Ainsi cet homme, qui avait d’abord étudié la musique avant d’entreprendre de brillantes études de médecine et de devenir l’un des acteurs majeurs de l’ophtalmologie tant en Suisse qu’à l’étranger, allait marquer notre institution et contribuer à sa renommée. Il fut d’abord l’adjoint de Recordon qu’il remplacera au titre de médecin-chef en 1880.

Le pas d’un homme

Marc Dufour nous regarde avec bienveillance. Un léger frémissement anime sa moustache qui ne cesse de nous sourire. Peut-être s’étonne-t-il parfois de devoir encore veiller alors que nous sommes si souvent endormis. D’un regard, il nous a tout dit. Avec modestie, parce que le pas de cet homme est celui de tout humain, il reprend sa marche pour sortir du tableau et entrer dans l’histoire.

Nicolas Peter

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