Jules Gonin

Vaincre les ténèbres

D’un œil, il sonde les ténèbres tandis que de l’autre, il s’ouvre à l’humain. C’est le regard d’un homme généreux et déterminé qui croit en la lumière.

1er février 1918

Jules Gonin est debout. De la main il essuie l’épaisse buée qui colle à la vitre de son bureau. Épuisé, Auguste Dufour a demandé à être remplacé et c’est à lui que revient la lourde tâche de lui succéder. Depuis ce matin, il est officiellement le médecin-chef de cet hôpital auquel il consacre tout son temps depuis 1896.

À l’image des carreaux rayés par une pluie sale et lourde comme du plomb, les temps sont difficiles. La guerre décime les générations et ruine les économies. En plus de ses malades, Jules s’occupe aussi de ces blessés de guerre français gravement atteints, de ces yeux qui ne portent plus de regard, de ces visages pétrifiés que l’hôpital accueille. Et l’Asile des aveugles doit également faire face aux pénuries qui menacent son bon fonctionnement. Il ne le sait pas encore mais dans quelques mois, l’épidémie de grippe espagnole, qui fera plus de 24’000 morts en suisse, assombrira encore la vie de l’institution.

S’il est déjà très apprécié à l’hôpital, Jules Gonin n’est pas non plus un inconnu dans les milieux scientifiques internationaux. Ses travaux sur l’anatomie pathologique ou sur les tumeurs oculaires ont fait l’objet de nombreuses publications. Sa contribution avec son maître Marc Dufour à l’Encyclopédie française d’ophtalmologie l’a également fait connaître. De plus, il enseigne à la faculté de médecine et fait partie des fondateurs de la Société suisse d’ophtalmologie.

Une tête chercheuse mais pas couronnée

En plus des soins qu’il apporte quotidiennement à ses patients, de 1906 à 1919 il consacre son énergie à mettre au point la technique permettant de soigner les décollements rétiniens. Et si les résultats qu’il obtient se révèlent remarquables, il lui faudra pourtant attendre encore dix ans pour que la communauté scientifique dans son entier adopte sa thérapie par thermocauterisation… Ces recherches qu’il conduit dans son cabinet sont à son image: celle d’un précurseur discret, méthodique, obstiné et innovant. Et à un visiteur qui lui demande un jour où est son laboratoire, Gonin répond en montrant sa tête: « C’est ça mon laboratoire. »

En 1934, Le Comité Nobel envisage de lui décerner sa distinction. Un questionnaire est envoyé à diverses autorités médicales dans le monde. Toutes répondent favorablement sauf une et – on l’apprendra par la suite – pour des raisons injustifiées. Cet unique refus conduit le Comité à reporter sa nomination à l’année suivante. Mais le 1er juin 1935 Gonin est terrassé par un AVC et succombe neuf jours plus tard sans être « nobelisé ».

La légèreté de l’être

L’homme comme le médecin, animé par le désir sincère d’aider autrui, ne regrette rien. Aux honneurs et à leurs médailles qui alourdissent la poitrine il aura préféré la légèreté heureuse des papillons qu’il collectionnait avec passion. Serein, du pas tranquille de celui qui a tout donné – il lègue l’essentiel de ses économies à l’Asile des aveugles – Jules nous fait un clin d’œil et sort de la photo pour entrer dans l’histoire. Son nom quant à lui reste gravé dans la pierre.

Nicolas Peter

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