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Frédéric Recordon

Un regard que l’on n’oublie pas

Un instant, la photographie a figé l’homme. Reflet austère conforme à son statut de médecin reconnu par ses pairs et considéré par une bourgeoisie encore toute amidonnée. Une fois encore, c’est ici le regard qu’il faut voir et garder en mémoire… C’est lui qui échappe à la pose, se moque des honneurs convenus et éclaire véritablement la personne…

Lausanne, 24 juin 1859

Certes, en homme de progrès, Frédéric Recordon s’intéresse à l’art encore naissant de la photographie. Mais il fait chaud. Et puis il n’aime pas se sentir confiné dans un costume qui ne lui ressemble pas vraiment.

Frédéric a 48 ans, il vivra encore quarante ans et il reste tant à faire. Sous son impulsion, l’Asile des aveugles ne cesse de s’agrandir et accueille déjà, outre les malades, nombre d’enfants et de personnes aveugles auxquels il offre un toit, une formation et un travail. Recordon est déjà membre du Conseil de santé dont il deviendra, quelques années plus tard, le vice-président. A ce titre, il participera activement à la création de l’Asile des aliénés de Cery puis à celle de l’Hôpital Cantonal.

Comme tous les jours, il s’est levé très tôt pour suivre ses patients et accueillir son cortège de déshérités de la vie: vieilles femmes au regard laiteux, enfants aux yeux purulents ou ouvriers blessés. Tous bénéficient de son attention bienveillante et de ses compétences médicales. Comme chaque jour, il travaillera jusque tard dans la nuit. Il imaginera de nouveaux traitements, soulagera les malades ou se consacrera à parfaire ses connaissances médicales. Travailleur infatigable, médecin doué et consciencieux, il n’est pas fait pour rester immobile…         

Le temps des grandes âmes

Ce même jour, alors qu’il s’impatiente dans le studio du photographe, 40’000 combattants tombent à Solferino. 40’000 c’est à peu près le nombre de consultations qu’il a déjà données gratuitement depuis la création de l’Asile des aveugles. Sans doute reconnaîtra-t-il en Dunant un homme de sa trempe, un frère humain dont il partage la sensibilité et la vision. Parce que ces époques qui mêlent progrès techniques et drames humains, engendrent aussi des hommes d’une autre envergure. Et Frédéric Recordon est sans doute de ceux-là.     

« C’est fini? Parce que j’ai autre chose à faire que des « selfies »… » laisse échapper en riant un Recordon en avance sur son temps en retirant sa veste et sa cravate. En bras de chemise, il nous lance un regard complice et sort du cadre pour entrer dans l’histoire.

Nicolas Peter

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