Témoignage : le semi-confinement vécu par un aveugle

Le semi-confinement imposé par la Confédération change profondément nos habitudes de vie. Une situation à laquelle les malvoyants et les aveugles doivent également s’adapter. Rencontre avec l’un d’entre eux.

Né en 1953 à Genève, Charles-André Roh a derrière lui une longue carrière dans le domaine bancaire. Cet expert en cryptanalyse et sécurité de l’information est également l’auteur de plusieurs romans sur le hacking. Devenu aveugle à l’âge de 59 ans, ce retraité consacre désormais son temps en faveur des enfants handicapés de la vue, ainsi qu’à l’écriture de romans mettant à l’honneur les chiens-guides. Comme tous les citoyens suisses, Charles-André Roh a vu son quotidien bouleversé depuis le début de la pandémie. Il nous partage son expérience du semi-confinement.

Comment vivez-vous ce semi-confinement ?

À mon grand étonnement, il y a une entraide et un esprit de solidarité qui sont merveilleux. Le matin, je peux téléphoner à la municipalité de Founex pour donner ma liste de commissions et les employés communaux me livrent gratuitement, grâce à un accord avec l’épicerie du centre du village. La commune m’envoie ensuite une facture des frais chaque mois. Comme je suis aveugle et que j’ai un chien-guide, je leur ai demandé s’ils pouvaient me mettre dans la boîte aux lettres des sachets ramasse-crottes. Et le lendemain, il y avait une centaine de sachets qui avaient été déposés.

Je vis dans un petit immeuble avec 4 ménages. De temps en temps, les voisins viennent frapper à la porte pour savoir si j’ai besoin de quelque chose. C’est formidable. Bon… moi j’ai un double handicap : je suis aveugle et je suis âgé (rires). Il y a donc peut-être plus d’empathie, une double empathie. Mais tout le monde joue le jeu. Je crois que s’il y a un aveugle qui se plaint dans ce domaine,  c’est qu’il n’a peut-être pas toujours fait le nécessaire avant pour créer des contacts.

Avez-vous l’impression d’être suffisamment informé sur la situation ?

J’ai la chance d’être en permanence sur l’ordinateur, alors je suis peut-être privilégié. Mais à l’heure actuelle, si une personne qui a un handicap visuel n’est pas au courant de tout ce qu’il faut faire, c’est qu’il y a un problème. Toutes les personnes âgées ont des jeunes qui prennent contact avec eux, au moins une fois pour avoir la conscience tranquille (rires). Moi je trouve que ça a été rondement mené cette histoire, surtout pour les personnes malvoyantes. C’est plus facile d’être aveugle que d’être malvoyant pour se débrouiller dans la vie. Les aveugles savent qu’il n’y a plus rien à faire et qu’ils doivent apprendre à se débrouiller tout seul, tandis que le malvoyant va souvent  s’accrocher à l’espoir que ça aille une fois mieux.

Dessin de l’artiste Bénédicte paru dans le journal 24heures

Quand vous sortez promener Taïga, votre chien-guide, vous remarquez des différences ?

C’est le jour et la nuit. Entre 19 heures et 21 heures, j’entendais un avion chaque 3 minutes qui atterrissait à l’aéroport de Genève. Maintenant, je n’entends plus que 3 avions dans la soirée. On entend les oiseaux chanter et, surtout, on entend beaucoup plus loin. Par exemple, je n’avais jamais entendu qu’il y avait des grenouilles dans la région… Le son se déplace plus facilement quand il n’y a pas de pollution sonore. C’est une autre vie, moi je revis depuis un mois avec cette histoire ! Quand il y a quelqu’un qui arrive derrière moi, j’entends ses pas à 30 mètres. Avant, on me passait dessus sans que je sache que quelqu’un arrivait. Il y a toute cette pollution sonore qui a disparu. J’ose pas le dire, mais cette situation est un cadeau. Pour Taïga, rien n’a changé… elle continue à gambader !

Qu’est-ce que vous vous réjouissez de pouvoir refaire ?

Je me réjouis de pouvoir ressortir et promener mon chien tranquillement, parce qu’on est tous les deux en train de prendre des kilos (sourires). Je me réjouis de pouvoir rencontrer de nouveau les gens, et de voir si cette situation a changé quelque chose dans le monde. On espère tous que ce sera le cas, mais ce n’est pas nous qui dirigeons la vie. Ce sont des gens qui ont énormément d’influence et de moyens et ils ne pensent peut-être pas comme nous. J’ai peur que ce soit finalement un feu de paille et que ça reparte à toute vitesse comme avant…

Je trouve fantastique de voir des jeunes qui s’investissent autant pour les personnes âgées, alors qu’ils sont souvent à nous critiquer d’avoir détruit la planète. Maintenant, ils se rendent compte qu’on n’a peut-être pas toujours fait exprès. On a de la chance d’avoir ces jeunes qui vont peut-être changer l’histoire, et c’est à nous les plus âgés de les soutenir. Ce serait un juste retour des choses. Ils nous ont donné un coup de main pendant ce semi-confinement, alors à nous de leur rendre la monnaie comme on peut.

Je pense que l’espoir du monde repose désormais sur les jeunes. Ce sont eux qui travaillent et qui peuvent changer les choses, simplement en ayant un esprit positif.

Comment vous occupez-vous durant ce semi-confinement ?

J’avais prévu de lancer une radio sur internet en août, à condition que je puisse collaborer avec des jeunes malvoyants ou aveugles. Mais avec ce confinement, je l’ai mise en ligne plus tôt, avec l’aide de mon ami Alain Morisod, pour les personnes âgées qui sont seules à la maison. Sur Super7Radio, vous écoutez de la musique datant des années 60 à 2000 ! C’est surtout pour rappeler aux personnes âgées ce qu’elles ont connu quand elles étaient jeunes… Il s’agit de mettre à disposition de la musique aux anciens, et d’offrir la possibilité aux gens de passer des dédicaces à l’antenne ou sur le site internet.

Il y a de nombreux jeunes qui profitent de passer un message aux parents ou aux grands-parents, ça fait chaud au cœur. Je n’ai rien inventé mais ça donne de l’espoir à des jeunes malvoyants ou aveugles de pouvoir s’investir dans ce projet. Tout est basé sur l’entraide, dans le sens où, si une mère de famille a besoin de vêtements pour ses enfants, elle peut l’annoncer sur les ondes et sur le site internet. C’est ma philosophie : s’entraider dans la bonne humeur et avec de la bonne musique.

Pour écouter la webradio de Charles-André Roh, c’est par ici.

Charles-André Roh et son chien-guide Taiga
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