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Dans les yeux des enfants

Dès la naissance, la vision des enfants mérite une vigilance constante

Parce qu’ils peuvent passer inaperçus et devenir irréversibles avec le temps, les problèmes de vue des plus jeunes sont au cœur d’un dépistage crucial. Parmi les acteurs essentiels : pédiatres, infirmiers et infirmières scolaires, ophtalmologues, bien sûr. Mais également les parents eux-mêmes, témoins clés d’un quotidien et d’une histoire familiale à prendre en compte.

Un oeil qui s’égare de temps en temps, un front qui se plisse face à une image, une drôle de lueur dans la pupille sur un portrait, ou encore, après l’école, une phrase glissée l’air de rien : « Margot m’a prêté son cahier, je n’arrivais pas à lire les mots au tableau. » Cela peut être le hasard : un appareil photo mal orienté, un maître d’école à l’écriture imparfaite ce jour-là… mais dans le doute, mieux vaut s’y arrêter et consulter si besoin. La raison ? « Les enfants s’accommodent de beaucoup de choses sans se plaindre, note le Dr Pierre-François Kaeser, responsable de l’unité de strabologie et ophtalmologie pédiatrique à l’Hôpital ophtalmique Jules-Gonin. En cas de gêne, ils vont pencher la tête, se frotter les yeux, rien de plus. » Le problème est double. Le premier : si une pathologie sous-jacente est bel et bien présente, alors il faut agir. Et vite parfois.

Pierre-François Kaeser
Pierre-François Kaeser, responsable de l’unité
de strabologie et
ophtalmologie
pédiatrique

Un cas extrême : le rétinoblastome. Tumeur enfantine se développant en arrière de l’oeil, elle peut se découvrir au travers d’une pupille apparaissant blanche sur une photo prise au flash, et nécessite une prise en charge sans délai. Second problème : les troubles précoces de la vue, qui peuvent avoir des conséquences irréversibles. En effet, se jouent dans les premières années de vie certains processus majeurs pour lesquels aucun retour en arrière n’est possible s’ils sont empêchés. Deux phénomènes inquiètent particulièrement. La tendance du cerveau à occulter l’un des deux yeux s’il s’avère défaillant, avec pour conséquence une perte de vision en provenance de ce « mauvais oeil ». On parle d’amblyopie. Et la construction de la vision 3D, possible uniquement si les deux yeux collaborent correctement.

Agir très tôt

Dans le détail, l’amblyopie d’abord. Touchant 5 à 10 % des enfants, elle survient souvent en cas de strabisme ou de problème réfractif (hypermétropie, myopie ou astigmatisme). Qu’ils soient légers ou sévères, ces troubles induisent une compétition entre les deux yeux vis-à-vis du cerveau. Si en temps normal tous deux s’ajustent sur un même objet pour renseigner le cortex visuel, en cas d’amblyopie, la situation est tout autre. Impossible pour le cerveau de jongler entre deux images divergentes, alors il choisit. Et l’heureux élu est immanquablement l’oeil le plus fiable, celui apportant la meilleure vision de l’objet souhaité. Est-ce si grave pour l’autre ? « Malheureusement oui, répond le Dr Kaeser. Car si l’on ne fait rien, cet oeil va être définitivement occulté par le cerveau et perdra sa fonctionnalité. »

L’amblyopie n’est aujourd’hui plus une fatalité

Nathalie Voide
Dre Nathalie Voide, médecin hospitalière
à l’unité de strabologie
et ophtalmologie
pédiatrique

Lunettes adaptées, patch occultant placé sur le « bon oeil » pour obliger l’autre à fixer correctement, intervention chirurgicale si besoin en cas de strabisme : l’arsenal thérapeutique à disposition permet une action ciblée et progressive. « L’idéal est d’agir très tôt pour pouvoir faire du cerveau un allié. L’enjeu est de miser sur la plasticité neuronale, autrement dit sur la faculté du cerveau à agencer et réagencer les connexions nerveuses », explique la Dre Nathalie Voide, médecin hospitalière à l’unité de strabologie et ophtalmologie pédiatrique.

Spectaculaire durant les premières années de vie, « cette plasticité neuronale est donc à la fois le problème et la chance à saisir pour traiter l’amblyopie, ajoute le Dr Kaeser. Le problème, car le cerveau va privilégier les connexions nerveuses stimulées par le bon oeil, et en même temps la chance, car le phénomène est réversible, un certain temps. » L’âge fatidique ? « On avance souvent la tranche d’âge de 7 à 10 ans, la vision atteignant alors sa maturité, indique l’expert. Dans les faits, des évolutions sont encore possibles dans les années qui suivent. »

Développement de la vision 3D

Un délai bien moins généreux pour l’autre phénomène sous la loupe des experts : le développement de la vision 3D. S’élaborant principalement au cours de la première année de vie, ce processus nécessite une parfaite synergie entre les deux yeux. Fixant le même objet tout en étant situés à quelques centimètres l’un de l’autre, les yeux transmettent au cerveau deux images parfaitement complémentaires, permettant de déceler relief et profondeur de champ.

Le problème : cette vision binoculaire est mise à mal en cas de strabisme ou de défaut de vision de l’un des deux yeux. Et la plasticité neuronale atteint ici une limite. « En cas de strabisme apparu dans les premiers mois de vie, l’aptitude à percevoir en trois dimensions est le plus souvent définitivement perdue », indique le Dr Kaeser. Et c’est un trouble qui, comme d’autres, peut passer inaperçu. C’est là qu’entre en jeu l’expertise des pédiatres, infirmiers et infirmières scolaires et ophtalmologues. « Nous avons la chance, notamment dans le canton de Vaud, de bénéficier d’un réseau de dépistage particulièrement performant et complémentaire à ce que les parents peuvent observer au quotidien », se réjouit le spécialiste.

Développement vue
Tableau de développement de la vision chez l’enfant

Faisceau d’indices

Un réseau s’ajoutant donc à tout ce que les parents peuvent observer. « L’idée n’est pas de faire une fixation, mais d’être attentifs, note le Dr Kaeser. Car c’est souvent un faisceau d’indices qui dénote un dysfonctionnement. » Se mêlent ainsi les signes directs (difficulté évidente pour voir), indirects (strabisme, mouvements oculaires frénétiques, paupière tombante sur l’un des yeux), les comportements de l’enfant (tête souvent penchée sur le côté, torticolis, gêne provoquée par la lumière ou l’obscurité), ses mots (« Les objets bougent », « Je vois double »), certains symptômes physiques (maux de tête, nausées) ou encore des difficultés scolaires lors de l’apprentissage de la lecture et de l’écriture. À cela s’ajoutent les antécédents familiaux de problèmes de vue durant l’enfance, à bien indiquer aux soignants (strabisme, glaucome et cataracte apparus tôt dans la vie par exemple).

Le dépistage précoce est important

« Quel que soit le problème, plus le traitement est précoce, meilleurs et plus rapides sont les résultats », insiste la Dre Voide. Si les yeux des enfants sont davantage exposés à certaines pathologies, comme le strabisme ou l’hypermétropie, l’une d’elles connaît une évolution explosive : la myopie. «Les chiffres actuels indiquent une prévalence chez les jeunes atteignant 30 à 50 % en Europe et dépassant les 80 % en Asie, précise l’experte. Nous sommes face à une véritable épidémie. » Constat supplémentaire : la myopie apparaît également de plus en plus précocement. « Elle touchait surtout les adolescents. On constate aujourd’hui une apparition dès l’âge de 6-7 ans ».

En cause ? Les écrans surtout, c’est indéniable. « Pour être totalement juste, il faudrait généraliser à toutes les situations dont notre quotidien regorge et qui contraignent nos yeux à forcer la vision de près sur de longues périodes », indique le Dr Kaeser. Travail sur ordinateur, visionnage de film sur tablette et même lecture de vrais livres, en papier, demandent ce même effort d’accommodation, mais ce sont bien les écrans qui sont pointés du doigt. La raison ? « Comparez le temps passé par un enfant avec un livre ou un écran dans les mains, le résultat est édifiant. S’il va assez rapidement se lasser du premier, il serait capable de ne jamais lâcher le second. Car les écrans hypnotisent. »

Les troubles de réfraction

Loin d’être anodine, la myopie apparaissant durant l’enfance doit être traitée dès que possible. « En évoluant, la pathologie fragilise l’oeil. Dans les cas graves, le globe oculaire s’allonge excessivement dans le sens de la longueur, à l’image d’une pâte à gâteau que l’on étirerait, illustre la Dre Voide. À terme : un risque accru de développer glaucome ou décollement de la rétine. Or pour les enfants, des traitements efficaces existent pour désamorcer le processus. »

Et puis il y a l’hygiène de vie. Au-delà des saines limites à poser concernant l’usage des écrans, le meilleur antidote à la myopie se joue à l’extérieur. « Passer une à deux heures dehors par jour limite son évolution, indique le Dr Kaeser. À cela deux raisons principales : un repos spontané des yeux ainsi qu’une exposition au spectre lumineux naturel, dont les bénéfices sont désormais prouvés. Ceci ne doit bien sûr pas conduire à éviter le port de lunettes de soleil, indiqué si la luminosité est intense, au bord de l’eau ou à la montagne, par exemple. » Et le spécialiste de conclure : « Prendre soin des yeux des enfants allie donc une réelle vigilance et une hygiène de vie empreinte de bon sens au quotidien. »

Couverture du Bienvu!

Article issu de notre magazine Bienvu!

N°2 mars 2021
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